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Conversation avec Morgane Tschiember

Updated: Jul 13, 2019

Morgane Tschiember, né en 1976 à Quimper

Vit et travaille à Paris.


Morgane Tschiember est une artiste éclectique. En premier lieu selon la diversité des disciplines que son oeuvre convoque : sculpture, peinture, photographie et installation. Ensuite de manière purement formel, en empruntant des éléments à plusieurs systèmes. Cette approche polymorphe et protéiforme donne une importance au geste qui fabrique*. L’usage des éléments fondamentaux de l’art : la forme, la couleur, la matière et le mouvement permettent d’inscrire son travail dans la tradition. Pour autant, en dévoilant les secrets de fabrication et les caractéristiques des matériaux elle nous invite à nous en émanciper. Les allers-retours d’un médium à l’autre ouvrent alors le champs des pratiques internes à l’art et brisent les standards de représentation.


*sous entendu qui élabore quelque chose à partir d’une matière première par un travail manuel.


Avant de commencer, pourrais-tu définir le cool ? Que représente ce mot pour toi ?

Je pense reconnaître quelque chose de cool qui se présente à moi. En général, c'est une forme d'intelligence décontractée qui nous veut du bien. Ce mot visuellement est intéressant, ludique, simple. Le double OO, renvoie au cartOOn. On voit autant le vide qui circule autour et entre les lettres que le plein du trait : COOL... On s'en est emparé comme d'une valise, et on a réussi à la remplir à ras bord de différentes définitions et dérivés ....et on est parti avec ...

Il y a un sous titre à La poursuite du cool : « Entre activisme et indifférence ». Que t’évoque ces deux mots et la possibilité de se situer entre ?

Activisme : Il est parfois nécessaire. Ce mot a, à mon goût, un passé complexe. J’attends que certains écrivain(nes) réagissent afin d’élargir notre vocabulaire et trouver des mots plus juste en fonction de notre époque. C'est un mot parfois trop brutal. En général, il arrive à la dernière minute parce que l'on s'est réveillé trop tard. Mais en même temps, mieux vaut tard que jamais ! Il devient alors indispensable. Mais n'y a-t-il pas d'autres moyens qui peuvent avoir les mêmes effets ?
L'indiférence : Elle est partout. Je ne pense pas qu'elle soit présente de façon négative systématiquement. Elle peut être une forme de protection. Hélas, Je ne suis pas dans l'indifférence, je suis fasciné par le monde qui m'entoure et il me préoccupe. Ceux qui m'ont insufflé le fait de n'être point dans l'indiférence, sont des hommes de l'ombre. Quand je dis « homme », je devrais dire êtres humains, ou préciser femmes et hommes de l'ombre.
La possibilité de se situer entre... Tu me demandes si je suis dans l'espace qui sépare, « entre » ?
 Je suis plus dans l'antre, cette caverne, chère à Platon, mais j'y retourne parfois...

Dans ton travail, on peut parler de clarté du contenu. Aucune théorie, aucun discours ne s’impose pour le déchiffrer. Bien que chargé de référence, il s’apprécie selon plusieurs axes de lecture qui mettent en avant l’idée qu’un artiste réalise avant tout des percepts et non des concepts. Est-ce une position avec laquelle tu te sens en adéquation ?

Il faudrait définir ce que tu entends par concept. Tout le monde n'est pas d'accord sur sa définition. Certains philosophes modernes comme Descartes substitueront au concept la notion d'idée. Mais si nous nous comprenons, tu as raison, je n'ai pas envie d'avoir d'idée.

Lorsque tu décides de placer un mur à l’entrée d’une exposition on se demande immédiatement ce que tu as voulu signifier. Quand la panthère rose performe durant un vernissage avec son pot de peinture à la main, encore une fois on cherche le sens. Quelque chose d’indistinct se manifeste, puisqu’il semble évident que ce n’est ni de la provocation ni du spectacle. Il y a, au contraire, un geste libre tourner vers sa propre beauté. Peut-on parler d’un agir émancipateur et d’une confiance en l’art comme liant ?

L'art est un dialogue, il n'est en rien un monologue. Je me rends compte que les spectateurs perçoivent l'œuvre à travers leurs filtres, leurs histoires, leurs points de vue, leurs identités. Est-ce qu'une œuvre a un effet miroir ? Je pense qu'il y a 10 dimensions dans chaque œuvre d'art comme dans la physique quantique. Chaque spectateur en perçoit 1, 2, 3 voire 4 , mais rares sont ceux qui en perçoivent 10. Et cela va de même pour moi lorsque je regarde une œuvre. Rares sont les moments où j'ai l'impression de toucher du doigt, d'avoir saisi vraiment le travail dans sa globalité. Lorsque c'est le cas, j'ai l'impression de recevoir un cadeau. Comme on dit, c'est le spectateur qui fait l'œuvre...

Dans les deux exemples précédemment cités, on relève un dénominateur commun avec la couleur rose (liant physique et liant social). A tes yeux, que signife l’usage de cette couleur ?

Le rose a beaucoup de pouvoir dans mon travail. Je laisse le rose avoir une emprise sur moi. Cela me plaît. C'est une couleur subtile, qui peut être grossière, attractive et répulsive pour certaines personnes. Moi, je l'aime pour toutes ces raisons. Comme tu le dis, le rose est devenue un liant physique et social dans mon travail.
 Le rose a le plus grand spectre coloré allant vers le jaune, vers le blanc, vers le bleu, vers l'orange. Il s'étire dans chaque autre couleur de manière infini. Je voulais faire une thèse sur le rose avec son histoire et ses codes. Je trouve ça stupide que dans notre culture occidentale, on associe cette couleur aux filles. Un homme qui utilise du rose, c'est sexy, pop et une femme c'est girly ou je ne sais quoi d'encore plus stupide....Pour moi, ca reste la couleur physiquement et métaphysiquement la plus intéressante..
Deleuze dit : La Panthère rose n'imite rien, elle ne reproduit rien, elle peint le monde à sa couleur, rose sur rose, c'est son devenir- monde, de manière à devenir imperceptible elle-même, asignifante elle-même, faire sa rupture, sa ligne de fuite à elle, mener jusqu'au bout son "évolution aparallèle "

Il y a un rapport à la peinture très présent dans toutes tes oeuvres. Cependant, elle n’est jamais montrée dans son format traditionnel (la toile sur châssis). Est ce toi qui tente de la déjouer ou bien elle qui arrive à resurgir ?

Qui a dit que la peinture devait être sur une toile ? Les catégories m'ennuient. J'ai toujours utilisé la peinture dans mon travail. Elle est là, elle m'accompagne. J'ai toujours peint sur des volumes. Même lorsque je souffle une bubble, j'ai le sentiment de souffler de la couleur, et aussi de créer un espace. C'est comme la notion de vide qui est très présent dans mon travail, elle est encore plus importante que le plein. Quel pied que de créer une forme, que dis-je, un espace avec son propre souffle et qu'elle contienne du vide, de la couleur et du temps.

Une idée apparaît sans cesse dans La poursuite du cool, celle de la flânerie et par extension du flâneur. Lorsque tu réalises tes expositions, tu parles souvent de promenade. Peut-on relier ces deux notions ?

Se promener sans but... Oui cela a à voir avec le flâneur car il est désintéressé et j'aime ça ; éviter le prévisible, se promener sans savoir même où aller, être dans un mouvement qui n'appartient qu'à nous, qu'à notre pensée, qu'à notre corps, en rapport ou pas avec l'espace qui nous entoure. Parfois, lorsque je me promène, je peux être absorbée par ce qui m'entoure, au point de m'être perdue dans le désert en Arizona. Me perdre ne me fait pas peur. Cela me fascine plutôt, peut-être parce que j'ai cette attitude dont tu parles...

Si la promenade est le fil conducteur d’une exposition, la flânerie pourrait devenir le moteur d’une production artistique. L’idée du flâneur peut renvoyer aux différentes formes d’attention, ne pas vouloir se répéter, être sensible et réceptif à ce que le temps nous propose, fuir la réification de type produit. Penses-tu qu’un flâneur puisse produire ? Quelle est ton rapport à la réalisation ?

Si la définition de flâner, c'est se renvoyer aux différentes formes d'attention, ne pas vouloir se répéter, être sensible et réceptif à ce que le temps nous propose, fuir la réification de type de produit, alors oui, je suis dans un rapport de Flânerie attentive et elle fait partie de mon mode de création.

Le travailleur du dimanche pour qui tous les jours sont des dimanche est une figure séduisante pour nous. Ainsi la notion de l’atelier, ce qui s’y passe et ce que l’on peut en montrer prend tout son sens. Cet espace occupe une dimension importante dans tes recherches. Comment réussir à classifier et valoriser de manière différentes la conception, l’exécution et le résultat ?

Pourquoi classifier ?


Entretien réalisé par Vincent-Michaël Vallet

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