• VM. V

Focus - Dada

DADA est une fête

L'anecdote raconte qu’en 1916, Marcel Janco en ballade dans le vieux Zurich entendit de la musique. Intrigué comme on peut l'être au milieu de la nuit, il poussa la porte de l'austère bâtisse que l’on appelait alors le cabaret Voltaire. C’était Hugo Ball qui jouait seul au centre d’une grande salle dépouillée sous l’oreille attentive d’Emmy Hennings. Les trois artistes devinrent rapidement amis. Sans argent mais animés par la volonté d'insuffler de la vie au lieu, ils demandèrent à leurs proches de leur prêter quelques oeuvres pour nourrir les murs affamés. Un Modigliani ; un Picasso derrière le comptoir, un Kandinsky au-dessus du piano, un Matisse à coté de la porte d’entrée. Cela fera l’affaire pour rendre l’endroit attrayant. L’histoire continue et s'accélère à un rythme effréné. Chaque soirs, passants, artistes, apatrides, contestataires, anarchistes et socialistes, alors tout le beau monde du paysage Zurichois viennent remplir les chaises et les verres du cabaret. Ils y arrivent quand la nuit n’est pas encore tombée et repartent lorsque le jour est déjà levé. C’est une manière, la leur, de fuir cette même nuit qui s’est abattue sur l'Europe depuis 1914. La fête de Dada s’oppose à la guerre, lui propose une alternative illusoire. Les deux, fête et guerre ont en commun de bouleverser la vie quotidienne ; d’absorber l’individu dans un groupe supérieur à lui. Mais si dans les tranchées la violence est palpable, orientée vers la tête qui dépasse de l’autre coté du no man’s land ; ici, au cabaret, la violence est dirigée ailleurs, hors du groupe. Les rondes folles qu’ils entreprennent sont comme des catapultes aux malheurs. Cette communauté éclectique danse, chante, organise des bals costumés, déclame des poésies, invente des musiques aux sonorités nouvelles. Elle se réunit chaque soir dans un joyeux mélange des genres au gré des humeurs et des trouvailles de chacun car c’est la multitude qui forme dada. D’un lieu de fête naquit un mouvement littéraire et artistique. Un mouvement nécessaire pour l’époque et pour les hommes. Un mouvement marqué par la dérision, l’humour grinçant et le goût de l’absurde. Pour les voisins du cabaret Voltaire, ce qui se déroulait dans cet ancien estaminet devenu boui-boui n’avait rien à envier aux anciennes saturnales romaines. En libérant les participants des hiérarchies sociales, peut-être en était-ce la ré-incanaration la plus parfaite. Une attitude qui ira en se radicalisant avec le temps pour ouvrir d’autant plus l’art à la vie.

Si Dada est une fête, Dada n’est pas un spectacle. Entre les quatre murs du cabaret, il ne s’agissait pas de contempler un cadre artistique. Dada développait l’émulsion, le partage et tentait de devenir l’incubateur d’une expression partagée par les personnes présentes, de se mettre en mouvement, de faire mouvement. Dada savait que des mondes nouveaux peuvent naître d’une fête. C’est précisément l’endroit et le moment pour y souder les actions communes et les réflexions qui n’ont pas leur place le jour. On y renverse les interdits. On s’y fait de nouveau amis, on a aimé et on s’est fait aimé. On a pleuré et on a eu mal. La nuit, toutes les versions libérés de nous, aussi douces que cruelles, sont lâchées dans la nature et gagnent une place élevée à la dignité. En faisant de leurs énergies une cause commune, les dadaistes ont formé un courant artistique jubilatoire sous la forme d’une revanche. Revanche sur les systèmes sociales et politiques qui ont conduit à la guerre, revanche sur les systèmes esthétiques de l’art qu’ils trouvaient trop sérieux et étriqués. Dada ne s’est jamais laissé définir par un style. Au contraire, il existait énormément de différences plastiques entre deux membres du groupe. Collages, montages, ready mades, peintures, expériences hasardeuses, performances, canulars... C’était là, la grande force du mouvement, inscrire le non art dans l’art. Invitant immédiatement à revoir les catégories esthétiques et le sens du beau et nous apprenant à les questionner en permanence.

Premier mouvement véritablement international dès son origine, Dada se répand comme un virus à travers le monde. Tristan Tzara, Hannah Höch, Jean Arp et Sophie Taueber Arp, Richard Huelsenbeck bientôt rejoints dans les années qui suivront par Francis Picabia, Marcel Duchamp, Man Ray, Kurt Schwitters ou Raul Hausmann. C’est à travers eux que le mouvement influencera les surréalistes et l’art de tout le XXème siècle. Au début des années 1950, Robert Motherwell, Jasper Johns et Robert Rauschenberg porteront un nouveau regard sur dada pour critiquer l'expressionnisme abstrait. Dada donnera naissance au Pop Art et au situationnisme de Mai 68. Dans les années 1980, le mouvement Punk s’en revendiquera l’héritier en s’attaquant au rationalisme et à la culture bourgeoise. Si le dadaïsme est initialement une contestation radicale de la culture dominante jugée complice du massacre de la guerre, il devient, par extension critique de tout l’ordre social qui a rendu possible l'avènement de cette culture. De cette manière, toute remise en cause des conventions et contraintes idéologiques, esthétiques et politiques, porte en elle l’ombre de dada. L’esprit de fête de Dada, proclamait et proclame encore le mépris des valeurs à travers le principe absolu de la liberté. En cela, il peut être vu comme un courant précurseur, fondateur d’un rapport à l’art sur lequel vivent les artistes depuis plus d’un siècle. Car dada peut être tout et tout être à la fois et si le mouvement se présente comme de la merde, il nous apprend surtout à chier en couleurs diverses. On pourrait, à juste titre, et on aimerait le considérer comme l’un des courant les plus influents sur notre époque mais ce serait là, vraisemblablement un mensonge. La radicalité comme l’humour ne sont plus des données subversives de l’art. Elles y sont intégralement insérées et servent à entretenir allègrement la dose de subversion dont l’art pense avoir besoin pour se sentir autocritique.

La fête qui fit et vit naître dada n’existe plus.

Les subterfuges sont désormais connus et attendus. L’ironie est un processus de création et le second degré est utile pour asseoir les rhétoriques du pouvoir et du marché. Où dada remettait en question le « monde de l’art », les polémiques d’aujourd’hui ne s’adressent qu’au grand public car ce « monde de l’art » ne les connait que trop bien. Ainsi trop peux d’artistes ou de critiques s’émeuvent d’une banane scotchée sur un mur ou d’un arbre de Noel aux formes suggestives. C’est ainsi et ça l’est déjà depuis bien longtemps. Plus rien ne semble altérer ce système. Chaque nouvelle apparition est aussitôt récupérée, appropriée et ingurgitée. Rien ne remet en question le projet politique, philosophique ou esthétique de l’art en suivant une voie contestataire, qui permettrait de le redéfinir, ou plus simplement, de le lire autrement. De fait, on ne peut plus parler de subversion quand il n’est question que de spectacle. Le corps de dada et les corps qui le composaient sont devenus des mythes. Repenser aux grandes effusions artistiques collectives que furent dada, le Bauhaus ou le black moutain college est peut être l’aveu qu’il manque à l’esprit du temps une certaine idée de la fête. Pour autant, dada ne peut laisser de place à la nostalgie puisqu’il nous apprend la nécessité d’être acteur du présent. Si pour certains cela consiste à illustrer des thématiques en vogue ou à se professionnaliser pour faire le jeu du marché et de sa propre stratégie marchande ; pour d’autres il en est autrement. Sur le terrain discret de l’infra-politique, des résistances invisibles prennent vie dans l’ombre des lieux de pouvoir et de renommée.

Il ne faut certainement plus comparer les méthodes contemporaines avec les avant-gardes, au risque de se dénigrer face à la grande histoire de l’art. Dada a eut son temps et n’existe plus.

Une dernière question se pose toutefois qui pourrait nous être utile ? Utile pour entrevoir la suite. Qu’avons nous fait depuis Dada ? Quand recommencerons nous à faire la fête pour se lever face aux heures sombres qui arrivent ? Pouvons-nous encore nous soustraire au temps de la production, de la consommation et unir à nouveau nos passions réciproques contre toutes formes de folies meurtrières ? Sous les aspects progressistes derrière lesquelles notre société globale se cache, on constate que dans les champs de l’économie, de la culture, de la politique et de la philosophie, tous les indicateurs semblent alerter du chaos à venir et préviennent d’un modèle sociétal qui arrive à péremption. Où Dada s’opposait à un conflit clairement identifié, ce à quoi nous faisons face aujourd’hui présente des contours flous et pourtant nous avons d’ores et déjà accès à toutes les informations et aux modalités de résistance. Avec un peu de courage, serait il possible de renouer avec les structures pulsionnelles qui font de toutes nos individualités un collectif ? Est-il encore possible de faire mentir les petits matins qui bien souvent désavouent les enfants de la fête et ceux du vin ?

De dada rien de nostalgique. Au contraire, c’est le sentiment de réaction et la profonde culpabilité que ces artistes ressentent face à leur époque qui nous intéresse. Ils engagent par cette idée beaucoup plus que leur propre personne. Dada nous a appris que l’homme qui se veut au dessus de la vie est forcement un homme ridicule. Ne l’oublions pas, gardons en mémoire cette puissance de vie. Cette envie de faire la fête et d’inviter le monde à nous rejoindre pour qu’il n’est pas le temps de s’entretuer. Le rôle de l’artiste alors, sera peut être de la faire durer jusqu’au levé du jour.

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