• VM. V

FOCUS : LA FIGURE DU PIRATE




Il est difficile d’avoir une approche exhaustive de la figure du pirate, et de vouloir la circonscrire à un propos en particulier. Pour rapprocher cette figure des questionnements du cool, nous devions faire le choix de raconter l’aventure pirate sous un angle simplement historique, à la fois pour comprendre toutes les ambivalences qui le définissent, mais aussi pour que chacun puisse se faire son idée.


Les termes pirate et piraterie ont toujours désigné une forme de banditisme. Depuis Cicéron, on les considère comme les « ennemis communs à tous ». Mais ils sont surtout nommés ainsi par les pouvoirs auxquels ils contreviennent. Anne Pérotin-Dumon résume bien la situation en écrivant que « savoir si quelqu'un ou non doit être qualifié de pirate est une question dont la réponse appartient à celui qui a (détient) le pouvoir ». Le pirate a toujours désigné un contre pouvoir, il n’existe que parce qu’il s’oppose à un pouvoir établi.

Aussi vieille que la marine, la piraterie à toujours fait craindre les puissants, car avant eux, personne ne leur avait causé plus de tort. Voleur des mers, le terme viendrait plutôt du latin pirata « celui qui tente la fortune, qui est entreprenant ». La piraterie moderne débute lorsque les français, les anglais et les hollandais attaquent avidement les navires de la couronne espagnole chargés de l’or du nouveau monde. C’est aussi la période où les nations occidentales étendent leur emprise sur les océans et débutent la conquête de leurs empires coloniaux. On situe l’âge d’or de la piraterie entre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIII siècle.

Le mythe de la piraterie moderne, celui dont l’image reste la plus présente dans l’iconographie populaire, né d’un événement précis dont William Shakespeare s’est inspiré pour écrire « La Tempête » : le naufrage du Sea Venture en 1609. En s’échouant sur une île paradisiaque des Bermudes, des marins anglais prirent conscience de la dure vie qu’ils menaient à la fois sur les navires, mais aussi dans les nouvelles colonies qu’ils devaient peupler. Ils choisirent donc de déserter et de rester sur l’île pour s’y installer parmi les Indiens des caraïbes (les Kalinagos).


Au-delà du pilleur des mers avide de trésor, le pirate est surtout à la recherche de ce que l’on appelait « la vie autrement ». Le souhait de se situer hors du système dominant. En se mutinant, les quelques marins qui composaient l’équipage du Sea Venture, on fait apparaître deux camps. D’un côté, le système économique tout-puissant des nations européennes qui broie les hommes et sonne le début du capitalisme ; de l’autre, une poignée d’individus démissionnaires ne voulant plus vivre en exploités et qui par ce geste, inspireront la piraterie moderne.


Près de 400 ans plus tard, l’utopie pirate séduit toujours. En 1984, Hakim Bey (Peter Lamborn Wilson) publie l’essai TAZ, d’une grande importance pour les mouvements contestataires. Il y est question d’utopie libertaire inspirée par le système politique des pirates. L’auteur y questionne la notion d’autonomie qui motive le système pirate à s’exiler loin de toute nation. On y retient que la grande force de ces marins hors la loi est d’avoir su mettre en place un important réseau à travers les océans. Aussi bien un réseau d’information qu’un réseau commercial. C’est une multitude de ports et de caches dans lesquels les bateaux pouvaient à la fois s’approvisionner et échanger leur butin qui permit aux pirates de durer si longtemps alors que toutes les armées navales du vieux monde étaient à leurs trousses. Certaines de ces îles et ports étaient régis par l’autorité d’une nation et avaient passé un marché avec le vaisseau pirate qui venait s’y amarrer. D’autres pour reprendre les mots d’Hakim Bey, "abritaient des communautés intentionnelles, des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fut-ce que pour avoir le choix de vivre comme ils l’entendaient."


Pour autant, le pirate n’existe que dans sa soustraction vis-à-vis des états. Il en a besoin car sans ces derniers, il n’est plus question de piraterie ni de pirates, mais simplement de personnes jouissant de leur pleine liberté. En ce sens la piraterie, hors du débat - but ou moyen-, s’apparente à un simple droit de révolte vers plus d'autonomie. Idéalement, on pourrait la concevoir comme une phase de transition vers un système plus égalitaire. C’est certainement la raison pour laquelle on l'associe souvent à la démocratie participative. En effet, à bord d’un navire pirate existe une organisation sociale qui s’en rapproche. Un code moral régit les rapports sociaux et il est reconnu que les pirates élisaient leurs commandants (le capitaine et le quartier-maître). Lors d’une assemblée, avant un abordage ou dans le choix d’un mouillage, chaque homme avait le droit à la parole et chacun avait une voix dans le vote au même titre que le capitaine. Il existait aussi un principe de répartition des richesses et de caisse commune. Les pirates blessés et estropiés au cours d'une bataille ou d’un abordage recevaient parfois une prime spéciale ou une rente.


Ces idées ne sont pas nées ex nihilo sur une plage de sable blanc. La plus grande flotte maritime de l’époque était sans nul doute la flotte anglaise. Parmi les hommes embarqués de gré mais surtout de force pour composer les troupes de la Royal Navy et ensuite celles de la compagnie des Indes, beaucoup d’entre eux étaient d’anciens bagnards et des paysans expropriés avant la fin de ce que l’on appelait les « commons ». Une tradition médiévale de mutualisation et de bien commun entre fermiers. Ajoutons à cela l’apport des cultures indiennes et africaines qui, en se livrant à une vie collective, niaient souvent la propriété, et la société pirate telle que nous la définissons pouvait éclore.


Le pirate d’hier, celui dont nous venons de retracer un bref historique, nous évoque une figure possible du cool. Celle d’un individu tentant de se sortir d’un système dominant qui ne lui convient pas et essayant de gagner en autonomie. Ainsi pour le ramener dans notre objet d’étude et le faire apparaître dans le monde de l’art, nous pouvons en nous basant sur la définition suivante, l’associer à une autre figure, celle de l’artiste : « Pour un temps, il peut devenir corsaire, se mettant au service d’un roi ou de quelque puissant, mais il reste au fond un farouche individualiste, pensant avant tout au meilleur moyen de se maintenir à flot, libre de mouvement, léger car sans attaches nationales ou éthiques. Individualistes mais pas isolés, les pirates entre eux fonctionnent selon une logique de clans et de réseaux. »


Appréhender l’artiste en pirate pose un décor dans lequel chacun se voit jouer un rôle. La piraterie artistique se situe alors entre deux univers. Elle prend place nécessairement entre un art officiel et un art « underground ». Si elle s’installe entre ces deux notions c'est que, comme nous l’avons vu, la piraterie historique est un acte de transition. Le but du pirate n’étant pas le pillage mais le pillage étant la condition d’existence dans laquelle il se libère d'une vie oppressante et dans laquelle il ne peut opposer une vision singulière et nouvelle du monde.


Ainsi comme le pirate, le corsaire ou le flibustier qui a besoin du système qu’il critique et attaque pour en tirer quelques subsides ; l’artiste aussi attend patiemment qu’on le missionne ou qu’on le rétribue car finalement rares sont ces zones d’autonomies capables à la fois de satisfaire son envie de liberté, de gain et de lieu ou montrer l’objet de son travail. Pour Hakim Bey, ce sont justement ces « zones d’autonomie temporaire » qu’il convient d’inventer comme autant d’îlots reliés par un réseau hors de contrôle des autorités normatives. Dans une recherche de dynamique révolutionnaire, les TAZ surgissent grâce à des méthodes qui ne peuvent être que celles de la piraterie.


Cette idée nous permet de comprendre l’intérêt d’interroger cette figure historique, mythique et culturelle dans le monde de l'art. Si la piraterie et l’acte de piraterie sont uniquement des phases de transition vouées à réussir ou à échouer, elles ont de commun de souhaiter un monde moins coercitif. Une structure de l’art moins officielle pour gagner en autonomie soulève une question toujours sans réponse mais importante dans l'étude du cool, qu'en est-il l'autorité de l'artiste ?


Sans donner plus de réponses qu’il n’en faut, demandons nous simplement, que reste t’il des pirates d’hier ? Peut-être alors comprendrons-nous où seront les artistes demain.

Texte de Vincent-Michaël Vallet

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