• VM. V

Historique 1

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ENTRE INFRA-POLITIQUE ET AFFIRMATION DE SOI

ex nihilo nihil fit * rien ne vient de rien


Le cool à un sens ambigu. Plus riche et plus complexe que ce qu’il laisse paraitre. S’il peut contenir une appréciation esthétique, quoique le plus souvent subjective, il n’a pas été créé ex-nihilo pour désigner des phénomènes à la mode. Au contraire, il puise ses origines dans des faits historiques. Il est la conjonction de plusieurs éléments faisant de lui une création ex materia.

LES ORIGINES

Pour les historiens britanniques Dick Poutain et David Robins, et l’auteur américain Joel Dinerstein, le cool moderne serait né d’un climat culturel spécifique, entre l’effondrement de la foi religieuse, le traumatisme causé par les deux guerres mondiales, le jazz, le film noir et l’existentialisme. Il s’inscrit donc profondément dans les années 50 mais il en existe par ailleurs, une origine plus ancienne encore dans les civilisations Yoruba et Ibo d'Afrique occidentale (apparues entre les XIIe et XVe siècles vers l’actuel Nigéria).

Les Yoruba, peuple animiste, élaborent une civilisation urbaine au sein de laquelle se développe une forte organisation familiale ainsi qu’un appareil politique et religieux important. On y trouve un principe central nommé itutu que l’on peut comprendre comme la capacité à se maîtriser soi-même et ses émotions dans les situations les plus délicates. Faire preuve de sang-froid face aux aléas permettrait alors de maintenir en ordre les forces divines et naturelles et commander les pouvoirs de l’esprit et du corps. Il s’avère que la population Yoruba a été frappée par la traite négrière de façon particulièrement lourde, et a constituée une grande partie des esclaves déportés exportant avec elle ses croyances sur le continent américain.

En 1973, Robert Farris Thompson, professeur d’histoire de l’art à Yale, dans l’article «Une esthétique du cool» se réfère au principe de l’itutu et le défini de la manière suivante : «la capacité à être nonchalant au bon moment, ne révéler aucune émotion dans des situations où la perte de contrôle est envisageable - en d'autres termes, agir comme si son esprit était dans un autre monde». L’historien suggère un lien entre le concept Yoruba et l’idée américaine du cool. En effet, l’itutu s’est incarné dans certains comportements des descendants des populations asservies. Il a traversé les siècles comme une forme de résistance invisible, une rébellion passive et permettait ainsi, de manière spirituelle, d’opposer un détachement ironique aux maîtres-blancs. Cette maitrise de soi peut s’apparenter au concept d’ «infra-politique» que l’antropologue américain James Scott définit en 1990 comme une forme discrète de résistance qui n’ose pas dire son nom. La notion d’infra-politique permet alors de saisir l’ensemble des résistances cachées non organisées et de l’associer à l’itutu comme une posture libertaire dans un contexte où il est impossible de la mettre en pratique pleinement, puisque le système de domination reste trop puissant pour s’effondrer sous une posture.

Cette acceptation feinte, face aux horreurs, devient une stratégie de défense qui donnera naissance au cool moderne. Dans les années 1950, le saxophoniste Lester Young et ses amis qualifièrent leur jazz de «cool jazz». Young, avant sa mobilisation lors de la Seconde Guerre mondiale, avait déjà développé un style bien à lui. Victime de racisme pendant son séjour dans l'armée, il revient avec une réponse musicale à l'oppression subie. Un style nouveau, calme et décontracté. C’était, comme le concept itutu le conçoit, une manière de tenir tête. Le cool a été, en premier lieu, un défi élégant au racisme. Le nouveau style de Lester Young a eu une influence immédiate sur ses collègues et en 1957, Miles Davis popularisa le terme avec son album : Birth of the cool. L’historien Dinerstein décrit dans The Origins of Cool in Postwar America l’influence profonde de ce style de jazz sur la culture internationale, notamment dans la littérature, la philosophie, le cinéma et le théâtre.

Le cool, dans sa première version moderne, est une appellation musicale et un remède psychologique permettant de garder la tête froide face à l’insupportable. C’est une posture de retenue qui s’invente dans la conflictualité mais c’est une manière éminemment politique de s'accommoder au pire en faisant croire à son indifférence au mal.

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