• VM. V

Historique 2



ENTRE INFRA-POLITIQUE ET AFFIRMATION DE SOI

« Il faut fuir le plus que l'on peut, comme une très âpre périlleuse roche,

l'affectation : et pour dire, peut-être, une parole neuve,

d'user en toutes choses d'une certaine nonchalance,

qui cache l'artifice, et qui montre ce qu'on fait comme

s'il était venu sans peine et quasi sans y penser (…) le vrai

art est celui qui ne semble être art ».

Baldassare Castiglione

L'HOMME DE COUR


Au début du XVIème siècle, Raphaël est mandaté par le pape Jules II pour participer aux grands chantiers du vatican et à ceux de la capitale romaine. La haute renaissance porte un regard neuf sur les ruines et Raphaël accompagné de son grand ami, Baldassarre Castiglione, sont mandatés pour en superviser la préservation. Ces découvertes seront stimulantes, à plus d’un titre pour les artistes qui s’en inspirent, Raphaël en premier lieu. Pour la peinture occidentale, son nom est associé à l’idéal classique et la grâce de ces compositions à bouleversé tous ceux qui les ont contemplés.


Castiglione, diplomate et humaniste, est connu pour être l’auteur du « Livre du courtisan », imprimé en 1528 à Venise. Cet ouvrage, sous la forme de plusieurs conversations imaginées entre les membres d’une cour princière, est la démonstration des manières à adopter et des bons usages utiles aux gentilshommes. L’un des talents le plus important serait celui de savoir faire preuve de « sprezzatura ». Il s’agirait, pour l’auteur, d’user d’une certaine nonchalance dans nos réalisations et ce, grâce à notre esprit et notre désinvolture. Ainsi, le parfait courtisan cacherait l’artifice de ce qu’il a entreprit pour le rendre le plus naturel possible. Il ne faudrait jamais laisser affleurer le labeur, c’est-à-dire la technique et la construction d’une oeuvre. Le travail acharné ne doit pas apparaitre, il se camoufle derrière une aisance déconcertante. Pour Castiglione, cette qualité se trouve chez Raphael. On note à cette époque, une évolution notable dans le statut de l’artiste qui, de simple artisan, devient ce génie que l’on admire. Les visites à l’atelier prennent des allures de pèlerinage. On les étudie, on s’imprègne de leurs écrits, de leurs biographies et de ce qui, de loin ou de près, les approche. C’est l’émergence d’une toute nouvelle catégorie sociale qui prend conscience d’elle même. Castiglione s’inspire de ces changements et de la personnalité du peintre d’urbin pour nourrir le statut du courtisan. Ainsi la sprezzatura devient cette indifférence feinte qui permet à l’artiste de garder son autonomie et une certaine influence sur les courtisans proches du pouvoir. Castiglione dresse une description sociologique d’une éthique de la relation (une discipline pratique et normative qui à pour but d’indiquer nos rapports avec autrui) et exhorte les nobles à se rendre auprès des meilleurs peintres et sculpteurs pour apprendre d’eux : «Et, comme l’abeille dans les prés verdoyants va toujours cueillir les fleurs parmi les herbes, ainsi notre courtisan doit cueillir et voler cette grâce à ceux qui lui sembleront la posséder, et prendre à chacun ce qui chez lui est le plus louable […]»

Aujourd’hui lorsque l’on évoque le concept de sprezzatura, il sert à illustrer, le plus souvent une allure vestimentaire. Il est davantage l'apanage d'une avant-garde culturelle et stylistique plutôt qu'une revendication sociale à proprement parler. Néanmoins, certains musiciens de jazz utilisent parfois ce terme pour décrire l'une de leur composition. Le cool qui décrit une école du jazz (historique 1) , au même titre que le concept de sprezzatura font part de cet équilibre entre le travail minutieux et l’attitude naturelle.


Pour l’apprécier, il faut savoir le mesurer car on peut se demander quelle est la réelle valeur d’une élégance feinte qui n’a pour but que les bénéfices qu’elle peut engendrer ? Si cette apparence désinvolte est précisément le fruit d’efforts immenses et d’un travail minutieux, elle ne peut être le but recherché. Cette tentative serait vaine et laisse apparaître un paradoxe esthétique, plus proche encore des dichotomies actuelles du cool : l’art qui cache l’art et qui se faisant révèle l’art deviendrait une nouvelle affirmation de celui-ci…


Si Castiglione applique ces idées à la musique, à la peinture ainsi qu’à la parole c’est avant tout pour défendre une idée simple. Pour lui, la sprezzatura relève du bon goût modéré. C’est le refus de la consonance trop parfaite et de la dissonance trop affectée. Finalement, en faire preuve est une question d’allure de vie plus qu’une allure dans la vie. C’est peut-être tout simplement, la consécration d’une vie à une activité et à travers elle, nous disons ce que nous rêvons d’être.

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