• VM. V

Historique 4




Iki, le cool Japonais

« Vivre seulement pour l'instant, contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs et les feuilles d'automne, aimer le vin, les femmes et les chansons, se laisser porter par le courant de la vie comme la gourde flotte au fil de l'eau. ».

Dit du monde flottant (Ukiyo-monogarari)

Asai Ryoi

L’iki (sophistication naturelle), sorte de version japonaise du cool, est avant tout une notion d’esthétique qui porte l’idée d’un affranchissement. Elle serait née durant l’époque d’Edo (1600-1867). À cette période, les chōnin (citadins et marchands) développent une culture idéale connue sous le nom d’ukiyo, le « monde flottant ». Cette culture se développe dans le quartier Yoshiwara, très fréquenté et célèbre pour ses divertissements populaires et ses prostitués. Toutes les classes sociales s’y rencontrent. C’est un lieu où les codes habituels se trouvent pour l'essentiel abolis, mais aussi l’endroit où un simple commerçant peut devenir, pour un soir, le compagnon de beuverie d'un samurai. Les plaisirs et les divertissements qui animent et définissent le monde flottant influenceront tout un courant artistique d’estampes : les ukyo-e. Sur ces dernières, geishas, sumotoris, samouraï et acteurs de kabuki désignent l’inclination à la jouissance immédiate. Le monde flottant, si futile, répond toutefois à une inquiétude permanente. Pour les chōnin, et ceux qui ont le temps et le loisir d’y réfléchir, les plaisirs terrestres sont fugitifs et éphémères. Le monde tel qu’il est ne durera pas ; il pourrait même disparaître demain dans un tremblement de terre. Cet univers instable, si on décide de l’affronter, ne peut mener qu’aux tourments et à la souffrance puisqu'il reste une grande source d’angoisse. Il faut donc s’en détacher voire l'oublier pour fuir la peur. C’est précisément à travers les plaisirs et les jeux légers qu’ils y parviendront.


Lors de cette période, l’émancipation culturelle d’une bourgeoisie a inquiété les élites japonaises. Les classes dirigeantes ont voulu limiter les expressions de richesse des marchands qui rivalisaient de plus en plus avec les riches familles historiques, si bien qu’on ne les différenciât plus. Si se mélanger, mais parfois seulement et dans certains endroits, surtout, était toléré ; il ne fallait pas risquer d’abolir les hiérarchies sociales et la place due à chacun. Les aristocrates, en émettant certaines nouvelles règles souhaitaient préserver le statut des classes supérieures. Une démonstration trop évidente de richesse pouvait alors entraîner une confiscation des biens. Cela comprenait également des édits vestimentaires pour empêcher les chonins de paraître visiblement au-dessus de leur classe sociale. C’est dans ce contexte particulier et conflictuel que ces derniers ont développé le concept d’iki.

L’iki permit, en premier lieu, de se différencier à l’aide de nouveaux signes d’élégance. C’était un langage esthétique spécifiquement destiné à ceux qui en connaissaient les codes et à ce titre, capables de passer inaperçu. Il s'apprécie comme une démonstration d’élégance tout en retenue. Le maquillage est banni, et on se montre dans une tenue fait de simplicité, jamais trop raffinée avec des couleurs sombres et des motifs sobres. La notion est développée philosophiquement dans un livre paru en 1930 « Iki no kōzō » de Kuki Shūzō. l’iki y est défini selon une structure avec trois approches, le sentiment amoureux de la geisha (bitai), la valeur et le code moral du samouraï (ikuji) et la résignation du prêtre bouddhiste (akirame). Dans le dictionnaire du Japon, la notion y est décrite comme « une attitude qui exclut l’arrogance guerrière, l’étalage pédantesque de raisonnements creux, la soumission aveugle aux règles formalistes et protocolaires et révèle une sensibilité pétrie d’urbanité et de raffinement discret profondément accessible aux sentiments humains. » En s’adaptant au monde moderne, la notion est aujourd’hui rentrée dans le langage du quotidien. Connue de tous, elle est souvent expliquée aux occidentaux comme étant un synonyme de cool. Insaisissable, difficile à définir et fuyant tous ceux qui s’en réclament, l’iki se considère comme l'expression d'une simplicité soigneusement calculée compris entre spontanéité et originalité. Dire d’une chose ou de quelqu’un qu’il est iki, c’est le savoir indifférent aux codes tout en sachant qu’il en maîtrise tous les aspects pour les dépasser. Les efforts nécessaires pour apparaître comme tel sont niés et cette désinvolture ou nonchalance feinte n’est pas sans nous rappeler, à certains égards, la sprezzatura italienne.


L'iki reste une manière importante de concevoir l'esthétique dans la culture japonaise traditionnelle. Le cool n'a pas cette capacité, il n'a jamais été développé comme concept philosophique. Si les deux notions sont reconnues par tous, l’iki étant aussi un terme couramment utilisé dans la conversation et dans l’écriture, le cool japonais a su se garder des travers consuméristes du cool occidental, souvent bien trop ostentatoire et vulgaire.


vmvallet@me.com
vincentmichelvallet.com
@vincentmichaelvallet
  • Facebook Social Icône
  • Instagram

© 2020 -  Vincent-Michaël Vallet