• VM. V

Le corps grotesque



Peu importe l’époque et la culture, il y a souvent un consensus sur la beauté, c’est ce que nous appelons les canons. En face d’elle, on trouve la grande laideur ; avec ces nombreux visages. Victor Hugo l’écrivait justement : la beauté n’a qu’un type, la laideur en a mille. Que sont-ils ? Que peut on en dire ? Pas grand chose, ils sont la laideur et la laideur est simplement ce qui n’est pas beau. Une définition par l’opposé ou par effet de contraste, au choix. En empruntant de nombreux chemins de traverse pour exister, elle a plus d’une fois fait de l’ombre à la beauté. Elle est devenue à son tour belle, attendant qu’une laideur nouvelle apparaisse pour la faire exister, douter, mourir et enfin la remplacer. Comme tout ce qui n’a point de trop haute estime, la laideur sait très bien se moquer d’elle même. Elle peut se mettre en scène, se ridiculiser pour mieux s’émanciper de sa pauvre condition on dit alors qu’elle est grotesque. Ce qualificatif péjoratif à lui aussi une histoire particulière. Il renvoie à l’histoire de l’art. On appelle grotesque des peintures dont la forme s’étire entre guirlandes et compositions chimériques fantaisistes. Ce sont des représentations exagérées où les corps humains, les animaux et végétaux se rencontrent et s’enchevêtrent. Le mot est un dérivé d’un autre mot, celui de grotte car c’est en tombant dans un trou, que l’on prit au début pour une cavité naturelle, que l’on découvrit des peintures de ce type représentées sur les murs. Il s’agissait en fait du toit de la riche demeure de Néron, la Domus Aurea enfouit sous le fertile sol romain. Si ce style inspirera des peintres de la renaissance comme Raphaël (les loges du Vatican) ce serait mentir de faire débuter l’histoire du grotesque ici. Bien avant, de nombreux artiste du moyen-âge se sont amusés à déformer les corps avec beaucoup de talent et certainement autant de malice. Il n’y a qu’a regarder les figures déformées et autres traces laissées par les maçons et les tailleurs de pierres. Les représentations en marge des manuscrits monastiques sont autant de formes grotesques non encore nommées.


C’est Mikhaïl Bakhtine, qui fera du grotesque cet adjectif dont la définition nous semble familière. Celle qui se situe entre ridicule, bizarreries et extravagance qui nous vient à l’esprit lorsque l’on entend le mot. Le critique littéraire russe fonde son étude des corps grotesques en analysant les textes de François Rabelais, célèbre écrivain français. Il explique sa théorie à travers l’association inédite, dans les oeuvres Pantagruel et Gargantua, des conflits politiques et de l’anatomie humaine. Le corps se dote d’une fonction satirique, la physionomie permet de s’attaquer aux moeurs de l’époque dans le but d’exprimer de manière détournée ce qui est refoulé. La tradition du carnaval au moyen-âge en sera le meilleur exemple. Cette culture populaire s’est d’ailleurs toujours manifestée comme un contrepoint aux classes officielles et dominantes de la société. Le carnaval permet à ceux qui y participent de s’échapper de leurs vies un instant en transgressant les interdits, les normes et les valeurs qui régissent leur société. Pour se faire, celui qui participe au carnaval le fait simplement, en mettant en jeu son propre corps dans l’excès et la démesure. On y va pour faire la fête, pour se moquer mais surtout pour boire et manger plus que de raison et surtout plus que de coutume. On y abime son corps et on finit mal ; à vomir et à s’endormir n’importe où mais ces douleurs sont laissées au lendemain, tout comme le labeur qui nous y attend. Si Bakhtine associe Rabelais aux corps grotesques du carnaval c’est qu’avant l’auteur français, personnes n’avait fait rentrer le carnaval dans la littérature et avec lui toute la trivialité qui le définit. A ce sujet Umberto Ecco écrit « cette trivialité devient satire du monde des savants et des coutumes ecclésiastiques, elle assume une fonction philosophique. Elle ne concerne plus la parenthèse d’une révolte anarchique populaire, elle devient une véritable révolution culturelle. »


Durant le carnaval tout ce que nous faisons met en jeu notre corporéité. Tout, actions, gestes, déguisements, tout affecte nos corps alors si sacrés, habituellement à l’image de dieu. On se déforme, on exagère certaines parties de notre corps, ceux qui composent le visage en premier lieu mais aussi les parties les plus intimes de nos anatomies. On se métamorphose pour faire rire mais aussi pour se moquer. Le carnaval est fondamentalement critique. Il parodie le monde. Ces corps nouveaux, moches et ridicules, ces corps qui n’ont plus de noblesse ont, à la place, un message. Ils s’opposent à la société des beaux corps mais aussi celle des corps ordinaires. Ils s’en retirent pour inventer des regards nouveaux. C’est un renversement temporaire des hiérarchies qui trouve son origine dans les anciennes saturnales romaines. Là ou pour quelques jours, l’esclave est roi, le fou est prêtre, le moche est beau. Le grotesque carnavalesque devient subversif, il s’attaque à la culture dominante pour la faire progresser vers plus d’égalité. Ce combat, s’il en est un, se fait à visage couvert. Porter un masque permet d’agir librement, sans risquer d’éventuelles sanctions. Le masque de carnaval piétine le masque social qui nous caractérise habituellement.


Il est drôle de constater que si le mot grotesque est dû, comme nous l’avons vu, à la demeure de Néron ; l’empereur joue un rôle plus grand encore dans l’interprétation politique des fêtes populaires. Le dernier des Julio-Claudiens adorait les arts, à ce titre, il fit dresser à Rome, sur le Champ de Mars, un immense amphithéâtre de bois. Il y demandait parfois (sous contrainte) à certaines personnes du public (de toute condition sociale) de venir sur scène et de jouer un personnage. Pour l’aristocratie romaine, se mettre en scène constituait une véritable honte à leur condition. Se donner à la foule consistait, pour les patriciens romains, à donner son corps et donc à se prostituer. C’était un geste de déshonneur suprême. Et pourtant, le plus noble d’entre eux, l’empereur lui-même, s’y livrait. La volonté de Néron, que les livres d’histoires (et le christianisme) a voulu faire passer pour un inconstant et un incendiaire fou, était de faire tomber les barrières sociales, d’éduquer le peuple aux arts et que chaque citoyen romain puisse se divertir sans prendre en considération son rang et sa naissance. Pour une cité et un empire dont l’existence repose sur des valeurs traditionnelles et militaires, le geste de Néron était impardonnable. On ne bouscule pas si facilement la hiérarchie traditionnelle. La passion des arts lui collera à la peau sous une autre étiquette, celle d’un empereur dépravé et sanguinaire, finalement poussé au suicide.


Dans les arts visuels, le corps grotesque à laissé de nombreuses traces de son passage. Nous évoquions les enluminures du moyen-âge. Mais comment ne pas citer les peintures de Jerome Bosch, lui qui justement à transposé l’univers de l’enluminure dans celui de la peinture et dont les mises en scènes picturales s’attardent sur la représentation morale des vertus humaines. Dans les années qui suivent la mort de Bosch, Bruegel l’ancien représentera de façon plus réelle, (inscrite dans le réel) les lieux et les moments ou peut advenir le grotesque. Ces nombreuses représentations de scène quotidienne, de fête, quelles soient religieuses ou pas sont précisément les endroits ou les activités populaires et le divertissement se manifestent. Le peintre peint la vie des humbles et humanise pour la première fois la classe rurale. Plus tard, c’est à la cour espagnole, (est-ce un hasard si les plus belles peintures de Bosch sont en Espagne depuis le début du XVI siècle ? ) que les peintres ont su developper un répertoire singulier. Les représentations grotesques sont nombreuses dans les portraits de cour ; qu’il s’agisse des portraits de monstres, de mendiants, de bouffons mais aussi de nains. Ce répertoire ne trouve nul équivalent ailleurs en Europe. De Velasquez, il est facile de tracer une ligne jusqu’a Goya, peintre du jour et de la nuit, peut être celui qui commence à nous faire comprendre que les opposés sont inséparables. Dans ses œuvres apparaissent des personnages étranges, caricaturaux, terrifiants et ridicules car Goya s’attaque à peindre la réalité ou plutôt les réalités qui parcourent nos corps. Il inspirera, entre autres, Odilon Redon ou James Ensor et disséminera ses illustrations, gravures et peintures grotesques jusqu’aux artistes modernistes. La fascination à la fin du XIX et au début du XXI siècles pour les slows, les cirques, les saltimbanques, les marginaux, les délaissés est héritière de la fascination pour la marge. C’est une façon de poser la sempiternelle question de l’art : qu’en est-il du beau (du bien ou du bon) ? On comprend alors que le ridicule fait date dans l’histoire de l’art. N’est-ce pas les oeuvres « laides » qui finalement nous aident à tourner les pages, à faire histoire justement ? En exhibant des corps aux formes hypertrophiées, abimés ou déformés, le grotesque tente de balayer les canons. Il s’attaque à des représentations qu’il juge dépassées. Mais pour autant, il ne les remplace pas. Il propose une alternative, un regard neuf sur une situation. Il demande, bien sur, l’acceptation de ce qui est différent et ce faisant, participe à une réflexion plus profonde sur la société. Une fois reconnu, le grotesque se dissout aisément, ce qui l’était ne l’est plus, il devient une partie du beau et une partie du laid, une nuance, un indispensable. Comme nos yeux, qui ne voient ni dans la nuit, ni en regardant le soleil, on comprend que le grotesque est fait pour l’ombre et la lumière. Il est fait pour s’opposer au sublime, comme le laid au beau car ils ne peuvent se dissocier.


Malgré les siècles de représentations grotesques que nous venons de survoler ; aujourd’hui, plus que jamais, le corps physique et sociale reste le reflet des pressions exercées par la société. En laissant de coté les arts visuels, un phénomène récent, en date de 2016, à mis en lumière notre rapport contemporain aux corps grotesques sur les réseaux sociaux. Le « finstagram », une contraction des mots « fake » et « Instagram ». Il s’agit ou plutôt s’agissait d’un compte uniquement accessible à nos amis proches et sur lequel on s’amuse à exagérer le coté réel de nos vies et de nos corps. Les photos y sont non retouchées, embarrassantes ou personnelles et ne sont pas postées dans le but de nous mettre en valeur. Selon cette logique notre compte instagram est en fait un tissu de mensonge et de mise en scène de soi-même. Il est alors étrange de constater que c’est celui qui ne « ment pas » qui prendra l’appellation de fake. Comme si la réalité de nos corps, désavantageuse le plus souvent car elle se compare à la publicité, ne pouvaient être vraie. On assiste dans l’appellation à une négation de la réalité au profit du virtuel. Pour autant, tout acte subversif s’il en est, se fait bien souvent rattraper pour devenir une nouvelle tendance. De fait, il n’est plus question aujourd’hui de jouer sur deux comptes. La critique qui consiste à poster des photos « désavantageuses » de soi à évoluer. Si au début elle était le moyen déguisé d’afficher sa distance vis à vis des réseaux tout en continuant à l’utiliser. Ce paradoxe à disparu tant à présent, un grand nombre de personnes acceptent sans gêne de se montrer sous un angle sincère.


Ce moi décomplexé, ce moi grotesque, en faisant son apparition sur le réseau montrait son manque à être, son besoin d’apparaître. Nos comptes instagram ou tic ton peuvent ils devenir les héritiers de nos carnavals ancestraux ? Permettent ils à nouveau, à travers une déformation de nos corps, de pousser à la réflexion ? Si les premiers filtres avait des caractères avantageux (mensongers) ou divertissant, on a vu, lorsque le réseau a ouvert son système de codage au grand public, des filtres n’ayant aucune sympathie pour le corps, le déformant dans tous les sens, l’enlaidissant sans vergogne. Le corps grotesque semble être une nécessité. Historiquement, depuis hier jusqu’à sa forme contemporaine, il magnifie le corps, en ce sens où il le rend acceptable. Voir des corps aux formes variées et différentes est une nécessité. Nous sommes imparfaits et complexés devant les canons de beauté et c’est pourquoi il nous a toujours fallu la laideur et les monstres pour nous renseigner réellement sur nous-mêmes.