• VM. V

Yves Klein et le saut dans le vide





Genèse d’un geste cool

On ne présente pas Yves Klein où Yves le monochrome, le créateur de l’international klein blue, des corps pinceaux, de l’immatériel, et l’auteur d’un fabuleux saut dans le vide. 7 ans de carrière, un impact considérable et une mort prématurée à seulement 34 ans. L’artiste niçois a su dessiner autour de lui l’espace cosmique dont il avait besoin, un espace dans lequel on trouve selon ses propres mots « une totale liberté physique et spirituelle ». Vouloir libérer l’art de son plan physique et matériel, l’entraîner vers une nouvelle disposition de l’esprit, une idée, un état gazeux, cela ne peut, par définition, qu’être cool. La carrière de l’artiste menée à tambour battant et cette mise à distance systématique des normes et des règles imposées dans les conceptions esthétiques de l’époque font de Klein, un homme à part. C’est peut-être le saut dans le vide qui nous permet de mieux comprendre l’homme. Cette photographie parue dans un journal auto publié par l’artiste le dimanche 27 novembre 1960, "Le journal d'un seul jour". La photographie est titrée : « Un homme dans l'espace ! Le peintre de l'espace se jette dans le vide ! ».

Avec cette photographie, Yves Klein raconte une histoire, la sienne, dans une mise en scène publicitaire poussée jusqu’au bout pour mieux construire sa légende. Au-delà d’un propos sur l’image et l’image truquée, la photographie d’Yves Klein génère un récit et un discours sur l’art. Le saut de Klein est une chute, il ne peut en être autrement et c’est certainement pourquoi personne ne veut le voir. On parle de ce saut comme d’un envol, c’est une inversion de l’ordre des choses, un flou entre art et non art, entre vrai et faux, croyance et ironie. Un peintre de l’espace, comme l’indiquait la légende photographique, doit être capable de léviter. Mais pour arriver dans cet espace immatériel, nouvel demeure du peintre, le chemin emprunté par Klein n’est pas pure invention. L’artiste s’est toujours situé entre le physique et le spirituel, et cela, il le tient d’une relation particulière et de longue date avec le judo, un art martial japonais fondé par Jigoro Kano.


En 1954, Yves Klein est l’un des premiers français à partir au Japon pour recevoir un enseignement traditionnel avec la ferme intention de devenir enseignant à son retour. Il sera d’ailleurs l’un des rares Français à revenir avec un 4e Dan en poche. Suite à de nombreux désaccord avec la fédération française, il laissera son rêve martial de côté. S’il n’en fait pas sa carrière, il continuera toute sa vie durant de s’entraîner et d’entraîner (il publiera un ouvrage de technique). Trop profondément ancré en lui, le judo ne disparaîtra jamais et les associations avec son œuvre sont nombreuses. Plus encore, c’est toute une partie de la philosophie japonaise qui permet, à plus d’un égard, d’éclairer son art et de le comprendre dans sa pleine mesure. Klein s’y est souvent référé lors de ses entretiens lorsqu’il répétait : « Quand je peins, je me sens comme un champion de judo avant le combat. »


En 1954, lorsque sont publiés les fameux « Yves peintures » et « Haguenault peintures" deux recueils qui contiennent dix reproductions d’œuvres monochromes et qui annoncent les débuts de sa carrière artistique, ses proches, dont la galeriste Iris Clert, crurent que ces tableaux étaient réalisés dans le but de décorer le dojo et représentaient les couleurs des ceintures de judo.


Lorsqu’il réalise les anthropométries, on sait que les influences et les sources d’inspiration visuelle de cette série se trouvent dans le tapis d’entraînement de son club. Les tatamis ne sont importés du Japon qu’à la fin des années 50. On s’entraînait sur des bâches améliorées qui gardaient un court instant l’empreinte des pieds, des corps allongés et de leurs transpirations et les anthropométries mettent justement en scène des modèles nus enduits de peinture qui marquent une surface de leurs empreintes. Si Klein refuse de représenter les mains et les pieds et situe au contraire une zone du corps très précise ce n’est pas sans raison non plus. Il faut savoir que le judo, comme tous les arts martiaux s’étudie à travers les katas et le randori. Dans les katas, c’est le travail du corps qui prévaut puisqu’il crée la mobilité, une pensée en adéquation avec le Hara (le lien entre - abdomen entraille / esprit coeur). Les bras dans l’appréciation des katas, bien qu’indispensables ne sont que des instruments qui transmettent l’action : ce ne sont pas des moteurs. On est, selon la logique japonaise, d'abord mis en mouvement par la pensée et le Hara ; ce n’est qu’après que les pieds et les mains suivent. Yves Klein choisit sciemment de représenter cette partie centrale, à la fois siège de l’énergie rayonnante et de la force. Les anthropométries sont l’emplacement précis du hara et la forme du ki. Étrangement, certaines d’entres elles prennent la forme d’un tracé calligraphique et révèlent d’autant plus leur intensité picturale. Avec cette série, l’artiste s’imposera sur la scène européenne comme l’un des précurseurs dans l’histoire de la performance.



Dans son ouvrage « Le Dépassement de la Problématique de l’art », Yves Klein proclame la vie elle-même comme la manifestation la plus absolue de l’art. Il est désormais convaincu que seul le travail en lien avec l’espace réel du monde, et notamment par l’intermédiaire du corps humain, peut « garantir l’affranchissement total des frontières traditionnellement admises en peinture et sculpture ». Selon Jigoro Kano, que Klein a lu, l’apprentissage et la répétition des katas permettent au corps d’exprimer : « le mouvement des choses entre ciel et terre, car en prenant conscience de sa position dans l’espace, l’homme peut alors entrer en union parfaite avec l’univers ».


On s’aperçoit à présent de la grande proximité des œuvres de klein avec la philosophie et la pratique du judo. Les chutes, nombreuses dans cette discipline lui font entrevoir « les possibilités effectives de se libérer des forces de la pesanteur, affective comme physique. » D’ailleurs, pour comprendre le saut dans le vide, il faut avoir en tête que l’une des techniques le mieux maîtrisé par Klein s’appelle Ô-guruma, (grande roue). C’est un mouvement de projection en rotation et la projection dans les arts martiaux, c’est priver l’adversaire de son poids dynamique. « Elles aident à comprendre ce qu’est l’instant où le temps et le poids n’existent plus : l’instant où on atteint le vide. »



Ainsi l’impact de la culture japonaise est indéniable et encore plus forte qu’on ne le pense dans l’étude de l’œuvre du peintre. Les étapes stylistiques de Klein tout au long de sa carrière furent logiquement chronologiques. Il remplaça le pinceau traditionnel par le rouleau puis par les éponges. Il utilisera le pinceau vivant et enfin l’atmosphère (pluie - vent - foudre) pour peindre. Cette mise à distance de la création, il le fait en utilisant des facteurs extérieurs bien précis. Au Japon, il existe cinq éléments qui ensemble désigne la cosmologie et forme « le godai ». On trouve la terre, l’eau, le feu, le vent et le vide. Autant d’éléments dont Klein s’est servi pour réaliser ses œuvres. Peinture de la pluie, les peintures de feu, le saut dans le vide, le globe terrestre et la sculpture aérostatique.





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